• LUMIERE DES OMBRES...



    Par JulesKebla,



    Nous savons avec quels mots riment vos lois
    Et de quels maux vos crimes briment nos droits...


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    Là, d'un rêve, d'un vers s'ouvre l'univers libre...
    Et vous le voyez bien que je ne le suis pas;
    Des pleurs de mon peuple, toute mon âme vibre...
    La justice ici-bas n'est pas en équilibre
    Mais nous savons avec quels mots riment vos lois...
    Et de quels maux vos crimes briment nos droits...

    Vous dites que la paix viendra après la guerre
    Mais dans la guerre, c'est la faux qui fait la loi
    Et le sang innocent crie ses droits sur la terre
    Où l'on paie nos morts pour sucrer notre misère:
    C'est pourquoi dans leur paix, nous n'avons point foi!

    En ces moments où j'ai perdu toute ma force,
    Ne puis-je pas chanter l'hymne à la liberté?
    Toute protestation est pour l'État l'amorce
    D'une bombe faite pour noircir notre écorce:
    Car du sort des pauvres, ils tirent leur fierté!

    Tous les mensonges que, pour nous sortir du gouffre,
    Vous dites, font de nous ces pauvres bataillons
    Qui crèvent plus de faim au front — destin d'un cafre!—
    Que des tirs ennemis... dites pourquoi l'on souffre?
    O vous qui jouissez de nous voir vivre en haillons!

    Notre malheur, c'est que l'on croit ce que vous dites:
    Et nous savons que de ces mots viennent nos maux
    Car, par des tours qui du faux masquent les limites,
    Vous parlez de telle manière qu'à la suite,
    On attend que la chair repousse sur nos os...

    Et lorsque enfin tombent les lueurs vespérales,
    Nulle étoile n'orne la nuit dans les ciels bleus
    Vos beaux mots, pour calmer nos furies cérébrales,
    Sont trop impurs devant les âmes ancestrales
    Qui soufflent dans nos coeurs: “Débout! Soldats de Dieu!”...

    Photo : Andrew Dunbarr

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  • Toi qui, comme un coup de couteau,



    Dans mon coeur plaintif tu es entrée ;



    Toi qui, forte comme un troupeau



    De démons, vins, folle et parée,



    De mon esprit humilié



    Faire ton lit et ton domaine ;



    - infâme à qui je suis lié



    Comme le forçat à la chaîne,



    Comme au jeu le joueur têtu,



    Comme à la bouteille l'ivrogne,



    Comme aux vermines la charogne,



    - maudite, maudite sois-tu !



    J'ai prié le glaive rapide



    De conquérir ma liberté,



    Et j'ai dit au poison perfide



    De secourir ma lâcheté.



    Hélas ! le poison et le glaive



    M'ont pris en dédain et m'ont dit :



    "tu n'es pas digne qu'on t'enlève



    à ton esclavage maudit,



    Imbécile ! - de son empire



    Si nos efforts te délivraient,



    Tes baisers ressusciteraient



    Le cadavre de ton vampire !"



     



    Charles Baudelaire



    photo Joseph Auquier


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  • Quoique tes sourcils méchants




    Te donnent un air étrange




    Qui n'est pas celui d'un ange,




    Sorcière aux yeux alléchants,







    Je t'adore, ô ma frivole,




    Ma terrible passion !




    Avec la dévotion




    Du prêtre pour son idole.







    Le désert et la forêt




    Embaument tes tresses rudes,




    Ta tête a les attitudes




    De l'énigme et du secret.







    Sur ta chair le parfum rôde




    Comme autour d'un encensoir ;




    Tu charmes comme le soir,




    Nymphe ténébreuse et chaude.







    Ah ! les philtres les plus forts




    Ne valent pas ta paresse,




    Et tu connais la caresse




    Qui fait revivre les morts !







    Tes hanches sont amoureuses




    De ton dos et de tes seins,




    Et tu ravis les coussins




    Par tes poses langoureuses.







    Quelquefois, pour apaiser




    Ta rage mystérieuse,




    Tu prodigues, sérieuse,




    La morsure et le baiser ;







    Tu me déchires, ma brune,




    Avec un rire moqueur,




    Et puis tu mets sur mon cœur




    Ton œil doux comme la lune.







    Sous tes souliers de satin,




    Sous tes charmants pieds de soie,




    Moi, je mets ma grande joie,




    Mon génie et mon destin,







    Mon âme par toi guérie,




    Par toi, lumière et couleur !




    Explosion de chaleur




    Dans ma noire Sibérie !




     
















    Les fleurs du mal (extrait)




    Charles BAUDELAIRE (1821 - 1867)



     



    photo : Anna Grecka


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