• Le Lethe



    Viens sur mon coeur, âme cruelle et sourde
    Tigre adoré, monstre aux airs indolents ;
    Je veux longtemps plonger mes doigts tremblant
    Dans l'épaisseur de ta crinière lourde ; 
    Dans tes jupons remplis de ton parfum
    Ensevelir ma tête endolorie,
    Et respirer, comme une fleur flétrie, 
    Le doux relent de mon amour défunt. 
    Je veux dormir ! dormir plutôt que vivre, 
    Dans un sommeil aussi doux que la mort,
    J'étalerai mes baisers sans remords
    Sur ton beau corps poli comme le cuivre.
    Pour engloutir mes sanglots apaisés
    Rien ne me vaut l'abîme de ta couche ;
    L'oubli puissant habite sur ta bouche,
    Et le Léthé coule dans tes baisers. 
    A mon destin, désormais mon délice, 
    J'obéirai comme un prédestiné ;
    Martyr docile, innocent condamné, 
    Dont la ferveur attise le supplice, 
    Je sucerai pour noyer ma rancœur, 
    Le népenthès et la bonne ciguë 
    Aux bouts charmants de cette gorge aiguë,
    Qui n'a jamais emprisonné de cœur.


      Les fleurs du mal (extrait)




     Charles BAUDELAIRE (1821 - 1867)



  • Commentaires

    1
    Mercredi 15 Novembre 2006 à 20:32
    Baudelaire
    le poète maudit que j'aime ici à relire et relire. Bonsoir à toi
    2
    Mercredi 15 Novembre 2006 à 21:14
    bonsoir
    à toi egalement
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